L’expérience de Sperling

Il y a quelques semaines, en séminaire de recherche de philosophie de l’esprit à Nantes, nous nous sommes demandés avec les étudiants comment la philosophie de l’esprit utilisait l’expérience de Sperling.

Il s’agit d’une expérience de psychophysique, réalisé en 1960 par George Sperling et qui propose un protocole original à l’époque pour tenter de quantifier ce qu’il est possible de voir en un seul coup d’œil. Sperling présente des lignes de lettres à ses participants, et leur demande soit de rapporter toutes les lettres (condition de rapport total), soit de rapporter une seule ligne de lettres (condition de rapport partiel). Les performances des participants sont bien meilleures dans la condition de rapport partiel, mais voilà : le signal (sonore) indiquant la portion du stimulus à rapporter (la ligne de lettre) est donné une fraction de seconde après que le stimulus soit masqué. Les résultats indiqueraient donc que l’ensemble du stimulus est disponible pendant quelques fractions de seconde dans la mémoire des participants puisqu’ils sont capables de répondre comme si le stimulus était encore présent (alors qu’il ne l’est plus). Sperling défend une capacité de lecture d’une « image visuelle mentale » basée sur une mémoire iconique immédiate et de très courte durée.

Outre ces résultats empiriques – qui seront utilisés par la suite dans les travaux sur ce qu’on appelle aujourd’hui la mémoire de travail (working memory) – cette expérience m’intéresse dans le rôle qu’elle a joué (et qu’elle joue encore !) en philosophie de l’esprit contemporaine. En faisant une rapide recherche sur Philpapers (déc. 2023), j’apprends que cette expérience a été citée 430 fois par des philosophes (à la louche), dans un grand nombre de débats contemporains entourant la conscience, la perception, son format (iconique ou discursif), la nature de son contenu (conceptuel ou non-conceptuel), ses processus, la perception consciente ou inconsciente, l’introspection, etc. Ce serait un travail colossal de faire une recension de la manière dont cette expérience a été comprise dans la littérature philosophique et ce qu’on lui a fait dire. Mais je ne peux pas m’empêcher de me questionner et surtout de suspecter une sorte de vice épistémique. Je m’explique :

Voici trois possibilités à propos de la réception de l’expérience par la communauté scientifique :

(A) Soit cette expérience est bien comprise, non-controversée aujourd’hui dans son interprétation.

(B) Soit cette expérience est bien comprise et controversée dans son interprétation : elle pose un problème épistémique pour les philosophes.

(C) Soit cette expérience est mal comprise par la communauté.

Si (A), on pourrait se dire que ce travail continue à être cité parce qu’il est considérée comme une bonne justification empirique d’un phénomène cognitif. Mais ça ne tient pas tellement, parce que depuis Sperling et l’expérience de 1960, beaucoup de travaux empiriques ont été fait à propos de la mémoire de travail (qui sont d’ailleurs cités par certains philosophes). Pourquoi continuer à citer Sperling ? Je me pose véritablement la question. Parce que c’est le premier ? Ça ne tient pas non plus, on ne cite pas Ramon y Cajal chaque fois qu’on parle de neurones. Je force un peu le trait, mais l’idée générale, c’est que ça parait douteux qu’on continue à citer une expérience de 1960 pour un phénomène bien compris.

Je serai tenter de suivre les pistes (B) et (C). Évidemment, tout ça n’est que spéculation, et nécessiterait une recherche poussée.

Je pense qu’une (petite) partie des 430 citations tombent dans la proposition (B). En particulier, je suis tombée sur cet article qui semble prendre le parti de repartir de l’expérience pour assainir le débat en philosophie de la perception : Phillips, Ian B. (2011). Perception and Iconic Memory: What Sperling Doesn’t Show. Mind and Language 26 (4):381-411.

Mais, cette manière de questionner l’expérience semble à première vue plutôt minoritaire. Et la multiplicité et diversité des débats dans lesquels l’expérience est mobilisée semble plutôt montrer que l’intérêt n’est pas pour l’expérience elle-même mais pour autre chose (et beaucoup de choses différentes). Je suspecte alors qu’une grande partie des mobilisations de l’expérience de Sperling tombe dans la proposition (C), et qu’on lui fait dire beaucoup de choses différentes.

Il y a évidemment une réponse (D), c’est que l’expérience est citée parce qu’elle est citée (dans une sorte de reproduction d’autorité épistémique, de mauvais ancrage empirique d’une philosophie qui se veut proche de la science). Pour éviter cette dernière proposition, il est important d’éclaircir le rôle que doivent jouer les résultats empiriques aujourd’hui en philosophie de l’esprit. Il faut une bonne raison pour citer aujourd’hui une expérience de 1960 en sciences cognitives. Il y en a, évidemment. Plusieurs. Mais elles sont précises. Tant que ces dernières ne seront pas explicites, elles ne seront pas distinguées d’utilisation (j’ose le mot) « frivoles » de résultats empiriques.

Il y a donc finalement deux sujets qui méritent qu’on s’interroge : (1) Comment / pourquoi les philosophes mobilisent aujourd’hui l’expérience de Sperling ? et (2) Quel rôle ont (ou doivent avoir) les résultats empiriques dans une philosophie de l’esprit qui se dit empiriquement informée ?


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